Rockstar Games : de studio rebelle à géant du jeu vidéo

, par Enzo

Rockstar Games : de studio rebelle à géant du jeu vidéo

Aujourd’hui, le nom Rockstar parle à absolument tout le monde, et il y a de bonnes chances que vous ayez tôt ou tard essayé l’un de leurs jeux. Devenu un véritable phénomène culturel et un symbole de démesure créative, le studio a su repousser toutes les limites avec ses franchises vendues au total par centaines de millions de copies, qui ont redéfini les standards du monde ouvert et de la narration.

De la naissance de franchises incontournables à l’attente planétaire autour de Grand Theft Auto VI, comment Rockstar est-il parvenu à accomplir de tels exploits et à devenir l’un des plus grands piliers du gaming ? Retour complet sur l’histoire d’un des studios les plus controversés, mais aussi l’un des plus rentables de l’industrie.

Des racines britanniques

Nous sommes dans les années 1990 et l’industrie du jeu vidéo est globalement dominée par trois acteurs que tout le monde connaît : Nintendo, Sega et Sony, qui construisent alors chacun leur empire autour de la console de jeu. Dans le même temps, l’Europe voit émerger une nouvelle génération de studios audacieux, davantage disposés à contribuer à l’émergence du jeu PC.

Le contexte étant posé, il est à présent nécessaire de présenter deux personnes. Sam et Dan Houser sont deux frères travaillant dans l’univers du jeu vidéo. Fils d’une mère productrice de films, ils développent très tôt un intérêt pour la narration, le cinéma et la musique. Sam débute dans le studio BMG Interactive, un éditeur écossais, dans lequel il joue un rôle clé pour l’importation et l’adaptation de jeux européens pour le marché international. Dans ce même studio, Dan s’oriente vers l’écriture et la direction créative, travaillant plutôt sur des scénarios, des dialogues, et l’identité narrative des jeux.

C’est en 1998 que l’éditeur Take-Two Interactive rachète BMG Interactive avec un objectif clair en tête : créer un nouveau label de jeux vidéo aux États-Unis, mais aussi produire des jeux plus matures, plus provocateurs et plus libres que la moyenne. Le studio est alors renommé Rockstar Games et les deux frères Houser en deviennent les fondateurs, avec trois autres amis.

Durant les deux années suivantes, Rockstar Games ne chôme pas et rachète pas moins de 2 studios qui seront connus sous le nom de Rockstar Toronto, Rockstar Lincoln, ainsi que le studio écossais DMA Design, ayant dans son catalogue un certain Grand Theft Auto… Il se fera aussi renommer en Rockstar North. Vous l’avez vu venir, cette dernière acquisition va changer le destin de l’entreprise, mais ça, ils ne le savent pas encore.

Grand Theft Auto : la franchise qui change tout

Le premier Grand Theft Auto (GTA) est sorti en 1997 sur PC et PlayStation. Avec sa vue du dessus et son concept centré sur la criminalité urbaine, le jeu choque autant qu’il intrigue. Malgré des graphismes rudimentaires, le titre rencontre un succès inattendu. En 1999, c’est au tour de Grand Theft Auto 2 de sortir. Il conserve la même formule et la solidifie, remontant alors un peu le niveau de la franchise qui n’a pas encore totalement convaincu jusqu’ici. Entre ces deux opus principaux sont sorties deux extensions appelées Grand Theft Auto: London 1969 et Grand Theft Auto: London 1961, qui sont les seuls opus proposant une expérience GTA se déroulant en dehors des Etats-Unis.

L’objectif des studios Rockstar est toujours le même, et la ligne éditoriale ne bouge pas : on se lance sur le 3ème opus de la franchise. C’est alors qu’en 2001, Grand Theft Auto III sort sur PlayStation 2 et cartonne. Pour la toute première fois, les joueurs évoluent dans une ville vivante en 3D entièrement explorable. Le concept de “sandbox” moderne est popularisé : il est possible d’ignorer la mission principale, d'expérimenter, et de semer le chaos. Le succès est immédiat avec 14 millions de ventes au total. C’est le premier tour de force pour l’empire Rockstar : redéfinir les standards du jeu vidéo.

Il s'ensuit alors un âge d’or, celui de la trilogie PS2. Les années passent, le succès reste au rendez-vous et deux nouveaux opus sortent, toujours sur la console de Sony, et explosent les précédents records. GTA Vice City (2002) dans une ambiance années 1980 à l’esthétique néons, ainsi que GTA San Andreas (2004) qui contient pas moins de trois villes, des notions de RPG et une personnalisation plus poussée. Ce dernier devient l’un des jeux les plus vendus de l’histoire de la PS2 avec plus de 27 millions d’exemplaires écoulés. Au rayon des spin-off Grand Theft Auto: Liberty City Stories (2005) sur PSP et en deviendra le jeu le plus vendu de la console avec 8 millions de copies vendues. Enfin, Grand Theft Auto: Vice City Stories (2006) voit le jour sur la même console, et réalise de très bonnes ventes également. Quelques mois après leur sortie, ces deux titres sont portés sur PS2.

Bienvenue dans cette ère dans laquelle Rockstar s’installe comme un studio visionnaire… mais aussi controversé. Violence, thèmes adultes, satire politique : le studio est régulièrement attaqué par des associations et responsables politiques. L’affaire du « Hot Coffee » en 2005, révélant un mini-jeu sexuel caché dans GTA San Andreas, provoque un scandale mondial. Paradoxalement, ces controverses renforcent la visibilité du studio. Rockstar assume son image provocatrice et cultive sa réputation de studio rebelle.

Rockstar : Grand Theft Auto oui, mais pas que

Conscient du danger de ne dépendre que d’une seule franchise, controversée qui plus est, Rockstar investit dans de nouvelles productions au cours des années suivantes. Ces projets montrent une volonté claire : raconter des histoires plus matures, expérimenter de nouveaux genres, et repousser les limites technologiques.

Bully (2006) est un jeu d’aventure en monde semi-ouvert se déroulant dans un internat fictif, où l’on incarne un adolescent rebelle qui doit naviguer entre rivalités étudiantes et autorité scolaire, le tout dans un ton très satirique du milieu écolier. L.A. Noire (2011) est un jeu d’enquête policière où le joueur incarne un détective dans un Los Angeles des années 1940. Le jeu est reconnu pour sa technologie innovante de capture faciale, permettant d’analyser les expressions des suspects, et pour son ambiance inspirée du film noir. Max Payne 3 (2012) poursuit l’histoire du célèbre détective déchu Max Payne, cette fois dans les bas-fonds de São Paulo à travers une narration sombre, une mise en scène cinématographique et un gameplay de tir au ralenti, devenu emblématique de la série.

Si ces trois opus sont des productions intéressantes à découvrir, ils restent néanmoins classés comme secondaires et n’ont pas rencontré un succès exceptionnel, contrairement aux derniers Grand Theft Auto évoqués. On parle de moins de 2 millions d’exemplaires pour Bully, 4 millions pour Max Payne 3, mais tout de même 7,5 millions pour L.A Noire.

Place à présent à un tournant majeur dans l’histoire du studio, avec l’arrivée de Red Dead Redemption en 2010, la consécration artistique. Ce western en monde ouvert a immédiatement séduit par son ambiance, sa narration émotionnelle et son immersion profonde. Le succès ne s’est pas fait attendre, on parle de 23 millions de ventes au total, des récompenses à outrance, et d'une reconnaissance critique quasi-unanime.

Sans oublier Grand Theft Auto IV tout de même

Alors que l’empire Rockstar continue de s’étendre avec de nouveaux studios, des projets parallèles voient le jour. C’est ainsi que voit le jour la création d’un moteur graphique conçu pour le développement de jeux next-gen, ce qui laisse sous-entendre que l’éditeur prépare déjà l’avenir.

Nous sommes en mars 2007 et l’annonce est faite : Grand Theft Auto IV débarque au mois d’octobre 2007 sur PS3 et Xbox 360. Les premières informations sur le jeu déclenchent de véritables pics d'audience sur le net, et le projet s’annonce comme le plus ambitieux de la série. Malheureusement, et face à l’ampleur du projet, le titre connaîtra plusieurs reports de quelques mois.

Finalement, le projet sort en 2008 et rencontre un énorme succès avec 24 millions de ventes au total. Si les fans espéraient même le voir arriver sur Wii, la console fraîchement sortie de Nintendo, ce n’était pas dans les plans de Rockstar, n’étant plus vraiment proche du constructeur japonais, et proposant un jeu trop ambitieux. Si la situation a déclenché quelques polémiques, elle a suscité une réponse on-ne-peut plus claire de Dan Houser :

« J’emmerde tout ce battage autour du casual gaming. Je pense que les gens veulent toujours des jeux qui en mettent plein la vue. La Wii a une approche complètement différente, ce qui est fantastique. Mais nous allons, espérons-le, prouver qu’il y a aussi un véritable intérêt pour tous ceux qui aiment le divertissement sous une autre forme, pour ceux estimant que les jeux vidéo peuvent raconter des histoires concurrençant le cinéma » - Dan Houser, vice-président de RockStar Games (2007)

Place à Grand Theft Auto V et au nouveau modèle économique

Depuis GTA IV en 2008, la société des frères Houser est fermement ancrée parmi les meilleures entreprises de jeux vidéo au monde, et un nouveau coup de tonnerre s’apprête à gronder. C’est le 25 octobre 2011 que, sans prévenir, sans le moindre indice, le site de Rockstar est bloqué et n’affiche plus qu’une seule image : Grand Theft Auto V, avec la date du premier trailer.

Après des mois de discrétion, de nouvelles informations et de nouveaux trailers sont peu à peu publiés, jusqu’à la sortie tant attendue le 17 septembre 2013, sur PS3 et Xbox 360. En seulement 72 heures, GTA V génère un milliard de dollars de revenus, un record absolu, devant les plus gros films hollywoodiens. À ce jour, on parle de 225 millions de copies vendues, soit le second jeu le plus vendu de tous les temps derrière Minecraft.

Le titre cartonne, et pour cause, il innove avec trois protagonistes jouables, une narration complexe, une liberté de gameplay inédite, et une ville gigantesque et ultra détaillée. Pour ceux qui pensaient que tout était joué, attendez le coup de massue final, qui arrive quelques semaines plus tard : GTA Online.

GTA Online transforme GTA V en une plateforme multijoueur persistante. Mises à jour régulières, braquages coopératifs, contenu saisonnier, microtransactions… Rockstar adopte le modèle du jeu-service avant beaucoup de concurrents. Au final, ce sont plusieurs milliards de dollars de revenus sur la durée, ce qui assure à Take-Two Interactive une stabilité financière exceptionnelle. Cette réussite explique aussi le rythme plus lent de sorties majeures du studio.

Red Dead Redemption 2 : le perfectionniste à l’extrême

C’est en octobre 2016 qu’un simple changement de photo de profil sur les réseaux sociaux va lancer la période de l’après-GTA V pour une bannière toute rouge du logo de la société. Oui, c’est bien Red Dead Redemption 2 qui est annoncé.

C’est en octobre 2018 que ce nouveau titre next-gen est lancé sur PS4 et Xbox One et rencontre un succès critique et commercial incontestable : les 18 millions de ventes du premier opus de la franchise sont battus en seulement quelques jours. Pour cause, Rockstar a poussé le réalisme à un niveau encore inédit : les animations sont ultra-naturelles, l’intelligence artificielle de l’environnement est avancée, le monde est profondément animé et vivant, l’écriture est mature.

Cependant, ce perfectionnisme a eu un coût, et il est humain. En 2018, plusieurs enquêtes révèlent une culture du crunch intensif, c’est-à-dire des semaines de travail extrêmement chargées, allant jusqu’à plus de 70 heures. Depuis, Rockstar affirme avoir amélioré ses conditions de travail, restructuré ses équipes et modernisé ses processus. Mais la pression reste énorme : chaque sortie Rockstar est un événement mondial, et ils sont prêts à tout pour repousser leurs limites.

Le titre proposera aussi quelques semaines plus tard un mode online, mais qui décevra les joueurs, essentiellement à cause de contenu manquant, et de serveurs fragiles. Rockstar avait pourtant tiré des leçons du lancement de GTA Online, mais les mêmes erreurs ont été commises. Beaucoup pensent que si Red Dead Redemption 2 de base n’a pas remporté le prix du jeu de l’année aux Game Awards malgré son excellence, c’est à cause de la dimension online qui aura trop déçu les joueurs. Cette année 2018, c’est God of War qui remporte le prix du jeu de l’année.

Grand Theft Auto VI, et l’avenir de Rockstar

Après plus de dix ans d’attente, Grand Theft Auto VI est officiellement annoncé en décembre 2023, avec une sortie prévue pour le 19 novembre 2026 au moment où nous écrivons ces lignes. Le premier trailer bat un record historique avec plus de 100 millions de vues en 24 heures. Les attentes sont tout simplement colossales : une carte encore plus vaste, une intelligence artificielle des PNJ encore plus réaliste, un monde persistant, et surtout une immersion nouvelle génération. Rockstar doit désormais relever un défi inédit : dépasser ses propres standards.

En un quart de siècle, Rockstar Games est passé du statut de studio provocateur à celui de géant culturel mondial. Avec plus de 460 millions de jeux GTA vendus au total, des milliards de dollars générés et une influence massive sur le game design moderne, l’entreprise a profondément marqué l’histoire du jeu vidéo. Mais Rockstar reste un paradoxe : adulé pour sa créativité, critiqué pour ses méthodes, admiré pour sa démesure. Une chose est certaine : lorsque Rockstar sort un nouveau jeu, toute l’industrie s’arrête pour regarder. Et avec GTA VI à l’horizon, le studio s’apprête peut-être à réécrire les règles du jeu vidéo… une fois de plus.